La transition socio-écologique ne peut se réduire à une équation technique ou à une adaptation des infrastructures et équipements . Elle suppose une transformation profonde des modes de vie qui interroge, de facto, le pacte social. Comment garantir que l'effort demandé soit équitablement réparti ? Comment éviter que les politiques de "sobriété" ne se traduisent par une double peine pour les populations les plus précaires et dont l’empreinte carbone est déjà réduite ? Si la nécessité de lutter contre les dérèglements climatiques et leurs effets fait consensus, sa déclinaison sociale restent souvent un impensé des politiques publiques.
L'Atelier national "La question sociale à l'épreuve de la transition écologique" s'efforce de combler ce vide. Amorcé en 2025, il a exploré les conditions d'une écologie qui ne serait ni punitive ni moralisante, mais qui reconnaitrait les pratiques existantes qui y contribuent et qui serait fondée sur la justice spatiale. Son hypothèse centrale est que la transition ne réussira qu'à la condition de dépasser une conception qui fait reposer l’effort sur la responsabilité individuelle et les écogestes, de réencastrer l'écologie dans les rapports sociaux, en prenant en compte la réalité vécue des conditions sociales et des inégalités.
Genèse d'un atelier transversal nécessaire
Cet Atelier national est né d'un constat partagé au sein du programme POPSU Transitions : si les défis techniques et institutionnels sont largement traités par les 23 plateformes locales, la dimension proprement sociale — les inégalités liées aux appartenances sociales — restait souvent en périphérie, alors même qu’elle est réaffirmée comme étant indissociable de la transition. Piloté scientifiquement par Marie-Christine Jaillet (CNRS), cet atelier a été conçu comme un espace de partage des connaissances et expériences et d’élaboration d’une analyse partagée. Il vise à inscrire les travaux des plateformes dans une analyse transversale des sociétés métropolitaines face au changement global. L'année 2025 a permis de structurer les échanges à travers un cycle de quatre rencontres majeures, co-organisées avec les plateformes locales, mobilisant chercheurs, élus et praticiens autour d'une question récurrente : comment passer de l'injonction comportementale à une appropriation démocratique des enjeux écologiques ?
2025 : Une année d'enquête au cœur des fractures et des solidarités
Le programme scientifique s'est déployé en 2025 en quatre temps.
Acte 1 : Déconstruire les impensés sociaux de l'écologie. La séance introductive (12 mars) a permis de poser quelques repères théoriques. Les interventions des sociologues Jean-Baptiste Comby et Hadrien Malier ont contribué à déconstruire le mythe d'une "conscience écologique" qui serait l'apanage des classes supérieures. Elles ont mis en lumière que les politiques publiques, souvent focalisées sur les "éco-gestes" et la pédagogie, tendent à invisibiliser les pratiques de sobriété déjà mises en œuvre — pour partie sous contrainte — par les couches populaires, tandis que les classes aisées pratiquent une écologie « morale » qui pour autant ne remet pas en cause leur mode de vie.
Acte 2 : L'écologie du quotidien, entre invisibilité et ressources. À Dijon (8 avril), l'atelier a investi le terrain des pratiques ordinaires. En analysant les modes de vie dans les quartiers populaires et pavillonnaires, les travaux ont révélé l'existence d'une "écologie du faire" (jardinage, réparation, circuits courts). Loin de l'indifférence supposée les caractériser, les habitants de ces territoires développent des compétences et des savoirs vernaculaires qui pourraient inspirer l’action publique. L'enjeu est alors de passer d'une logique de "sensibilisation" descendante à une logique de reconnaissance de ces "écolo-acteurs".
Acte 3 : De la sobriété subie aux communs énergétiques. L'étape de Caen (19 juin) a interrogé la capacité d'agir. Les échanges ont montré les limites du "béhaviorisme" (centré sur l'individu) et la pertinence des approches collectives : low-tech, communautés énergétiques et projets coopératifs. Il ne s'agit plus seulement « d'embarquer » les habitants, mais de permettre aux institutions d'être « embarquées » par les dynamiques citoyennes. L’enjeu est alors d’éviter que la reconnaissance des pratiques populaires de sobriété reste symbolique, sans prise en compte concrète dans l’action publique. La nécessité de relier expérimentations locales et politiques publiques a été soulignée, afin de ne pas enfermer ces pratiques dans la marge, mais de les transformer en leviers d’action collectifs et durables.
Axe 4 : Jeunesses et justice spatiale. Enfin, la séance de Lille (16 octobre) a questionné la catégorie "Jeunesse" à l'aune de la transition. Au-delà des clichés sur une génération climat homogène, l'atelier a exploré les fractures qui traversent « la jeunesse » et la nécessité de développer des politiques de justice spatiale ciblées, capables de répondre aux vulnérabilités spécifiques sans essentialiser les groupes sociaux.
Perspectives pour 2026
L'année 2025 a permis de documenter la complexité des appropriations sociales de la transition. En 2026, l'Atelier poursuivra ses réflexions pour s'attacher notamment à transformer ces constats en recommandations pour l'action publique. L'année débutera par un séminaire de capitalisation le 20 mars 2026, réunissant l'ensemble des plateformes et des experts extérieurs. Cet événement visera à synthétiser les enseignements des travaux menés à Dijon, Caen et Lille pour produire les premiers éléments d’un référentiel commun sur la "transition juste", articulant réponses à l’urgence écologique et cohésion sociale, dessinant une autre manière, autre que moralisatrice, pédagogique, voire punitive, d’impliquer les citoyens dans l’adaptation de la société au changement climatique et à l’exigence de sobriété.